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Alec Empire - keynote d'ouverture du 31c

Le texte que vous allez lire est la traduction de la keynote d'ouverture du 31c3 d'Alec Empire, le texte complet (en anglais) est disponible sur le site d'Atari Teenage Riot sous le titre "#31c3 A New Dawn (Alec Empire)".

Traducteurs/Traductrices : Skhaen, dattaz, EDGE, SylvainD, s0r00t, vchamper, Fiasco, TeSla, Z., Sniperovitch, mks

Le Chaos Computer Congress (CCC) a lieu chaque année en Décembre en Allemagne et permet à plus de 9000 personnes (hackers, informaticien-nes...) de se retrouver autour de conférences, d'ateliers, ...

ATTENTION : le texte original est "brut", sans aucune mise en page, j'ai choisi, pour faciliter la lecture, de modifier quelques lignes en les faisant apparaître comme des titres ainsi que de mettre d'autres lignes en italique.

Cette traduction est bien entendu totalement récupérable, réutilisable, et sous licence WTFPL (faites en ce que vous voulez, sans poser de question).

La vidéo de cette keynote est visible sur le site du Chaos Computer Club.

Bonjour et bienvenue à Hambourg !

Je m'appelle Alec Empire et ce que vous venez d'entendre est le morceau de musique que j'ai composé l'année passée pour l'anniversaire du CCC et l'ouverture du 30c3 (NdT : 30ème congrès du CCC) !

Pour ceux d'entre vous qui n'ont pas pu venir l'an dernier, il y avait une installation vidéo sur plusieurs écrans - elle retraçait les 30 ans d'histoire du Chaos Computer Club.
Le début - les années 80, puis 90, quand Internet est devenu accessible à tout le monde, puis les années suivantes et maintenant nous en sommes ici... incroyable ! :)

Merci à tous d'être venus et merci au CCC pour cette invitation ! Lorsque je l'ai reçue, je dois admettre que ça m'a plutôt bluffé !

Je suppose que la majorité d'entre vous ne me connaît pas, et il y a sans doute aussi un certain pourcentage de gens ici qui aimeraient oublier qu'ils ont déjà entendu une de mes chansons :)

Ok, donc permettez-moi de me présenter.

Je suis musicien, producteur, compositeur, ingé son, je suis le directeur de Digital Hardcore Recordings, un label basé à Londres. Je suis membre de Atari Teenage Riot, un collectif de musiciens. Je suis né à Berlin-Ouest dans les années 70, j'ai connu le Mur et sa chute, oui, j'étais très impliqué dans la scène techno et la musique électronique lorsque ça a explosé en Europe via Berlin au début des années 90. Je veux dire, sans vouloir épiloguer là-dessus — mais en gros je me suis investi dans la production d'environ 400 créations musicales, j'ai travaillé avec beaucoup de musiciens comme Björk, Gary Numan, Rammstein, Primal Scream, Slayer, The Brotzki Quartett, je veux dire... la presse musicale dit de moi que je suis un « terroriste du son ».

J'ai fait des tournées avec Nine Inch Nails, Wu Tang Clan, Rage Against The Machine, Moby et beaucoup d'autres. Ici, vous pouvez voir un poster de la fin des années 90 (RATM, etc.),

ATR poster

ici vous pouvez voir Trent Reznor avec un t-shirt d'Atari Teenage Riot…

Reznor

voici ici une photo légendaire d'Aphex Twin avec, comme quelqu'un sur Internet l'a souligné, une mystérieuse personne assise dans le garage, portant un T-shirt d'ATR.

Aphex twin

Vers la fin des années 90, les Beastie Boys ont sorti un album d'ATR appelé « Burn Berlin Burn », ça a fait fureur. La version internationale de « Burn Berlin Burn » sera légèrement différente et s’appellera « Delete Yourself ». Les 20 dernières années de ma vie ont été une virée totale !

Nous essayons de rester le plus possible sous le radar, parce que nous connaissons les dangers de l'industrie musicale et de sa machine à fabriquer la tendance du moment. Ça peut vous avaler tout cru et vous recracher en un rien de temps. Et la plupart des artistes n'en reviennent jamais.

Quand je parlais à Thorsten et Erdgeist, et aussi un peu à Frank, ils disaient qu'ils souhaitaient me voir parler de ma vision de la musique, des idées politiques et des démarches qui les animent car elles sont assez inhabituelles et ont beaucoup en commun avec le hacking.

D'ordinaire les musiciens sont inspirés par d'autres musiciens, mais nous, nous sommes inspirés par les hackers !

Laissez-moi vous dire trois mots : Atari - Teenage - Riot

Revolution Action 31c3 Edit from The Hellish Vortex on Vimeo.

Bon, faisons une pause ici... vous voyez l'idée. C'était en 1999, la vidéo pour la chanson « Revolution Action » a été réalisée par Andrea Giacobbe. Elle commence par un plan de Wall Street puis l'entreprise fait face à... disons qu'elle fait face à un problème technique.

C'était en 1999, MTV UK l'a interdit immédiatement mais MTV continuait de la diffuser dans beaucoup d'autres pays.

Durant les dix dernières années, elle s'est propagée sur Internet et c'est sûrement comme ça que la plupart des gens l'ont vue.

Atari Teenage Riot n'est pas un groupe comme on peut souvent l'entendre. C'est plus un collectif seul de musiciens avec des idées similaires. Ce qui peut être intéressant de savoir, c'est que nous programmons chaque morceau sur un Atari 1040 ST. Oui, l'Atari 1040 ST. Qui parmi vous s'en souvient ? Levez la main !

Il possède une interface MIDI rapide et très précise, et avec chaque année qui passe cela devient un nouveau défi que de pousser cette petite machine dans ses retranchements. Et aujourd'hui, elle ne coûte plus grand chose. 20$ peut-être... quelque chose comme ça.

ATR Atari

Vous pouvez créer de l'art et de la beauté avec un ordinateur

et vous pouvez aussi utiliser la musique et l'art comme des armes

William S. Burroughs a écrit un texte dans « Electronic Revolution » sur comment le simple fait de jouer des sons d'émeutes dans une réelle situation d'émeute peut la booster : les gens écoutent ces sons, ils changent d'état d'esprit, appellent la police, la police apparaît sur scène.

Quand nous avons débuté en 1992, l'extrême-droite et la scène Néo-Nazi étaient en plein essor, surtout en Allemagne de l'est. Nous savions que nous devions les combattre. Donc nous avons décidé de faire de la musique électronique sur un Atari en nous basant sur le texte de Burroughs. Les technologies d’échantillonnage étaient abordables à ce moment-là et nous avons créé des morceaux qui étaient quasiment des collages...

À cette époque, la scène musicale était plutôt divisée en groupes tels que les punks, ravers, metalleux, scène Hip-Hop et ainsi de suite... Notre but était d'abattre ces barrières et d'unifier les gens de tout bord. Mode, ethnie, genre, origine sociale, etc. ne devaient pas empêcher quiconque de nous rejoindre.

Je crois toujours en cette approche même si la musique a dû subir quelques modifications de temps à autre pour continuer à suivre ce principe !

L'Allemagne vient juste de célébrer les 25 ans de la chute du Mur de Berlin et nous voyons encore des idéologies fascistes et racistes se propager dans toute l'Europe. Antisémitisme, attaques contre des personnes de confession juives et diabolisation des musulmans. 20 ans plus tôt, nous espérions que ce problème pourrait être résolu dans le futur. Eh bien ce n'est pas encore le cas.

L'aspect physique de la musique est très important. Elle utilise des fréquences qui donnent à ceux qui les écoutent une montée d'adrénaline. Lorsque les gens entendent de la musique, ils adoptent souvent des comportements prédéfinis.

Nous en avons tous été témoins à maintes reprises. Lorsque vous entendez une chanson de Noël, votre cerveau réagit immédiatement. Ou encore, quand les soldats entendent l'hymne national, leur langage corporel change rapidement. Les mariages, les funérailles, les supermarchés, les concerts de rocks, les raves, les anniversaires et ainsi de suite… Soyez-en conscients, sachez vous en prémunir et vous risquerez moins d'en être dupes.

Voici ce à quoi ressemble un concert d'ATR :

Atari Teenage Riot Fusion 31c3Edit-HD 720p from The Hellish Vortex on Vimeo.

Ces images ont été filmées par l'artiste Zan Lyons qui était initialement présent pour prendre des photos, mais qui se mit ensuite à filmer la foule en train d'arracher les barrières. Cela a été filmé au festival Fusion près de Berlin. Un festival de musique sans sponsors-corporatistes aucun où nous avons joué en 2010.
Ces choses existent encore, supportez-les, allez-y.

En août dernier, nous avons diffusé ceci en avant-première à l’événement EFF de la Defcon à Las Vegas.

Modern Liars 31c3Edit-HD 720p from The Hellish Vortex on Vimeo.

« Modern Liars love machines », ils s'inspirent et volent vos rêves. Le prix de la victoire n'a jamais été plus élevé.

Dans la vidéo animée par Rob McLellan, nous voulions adopter un style « jeux vidéos des années 90 » pour critiquer le sexisme dans les jeux vidéos, dans l'industrie et comment cela pouvait créer des rivalités stériles entre créatifs. Mais il y a d'autres messages à l'intérieur, regardez-le peut-être plusieurs fois et pensez-y. :)

Des personnes de la communauté hacker me demandent souvent : pourquoi n'y a-t-il pas plus de musiciens qui participent ou contribuent ?

Oui, les gens ont des amis qui font peut-être quelque chose, mais il faut avouer que depuis le combat Metallica / Napster, les artistes et les musiciens ne veulent plus vraiment s'impliquer. Mais je pense qu'ils le devraient. Les gens me demandent souvent : « pourquoi n'y a-t-il pas plus de musique contestataire ? ».

ATR triangle

Le triangle : Haute Qualité - Grande Vitesse - Bas Coût.

Il est impossible d'avoir les trois... C'est la dure réalité du processus de création. Maintenant, imaginez ce qui arrive, et ne vous faites pas d'illusion sur le fait que ça arrive depuis quelques années, quand vous essayez de créer à coût zéro. Vous avez deviné, vous gelez la culture.

Maintenant, on peut dire : si la créativité est une ressource, alors, comme le pétrole en est une, elle est donc limitée, et peut être épuisée. Et lorsqu'elle l'est, il ne reste plus rien à récupérer.

Décentralisation : nous assistons exactement à l'inverse.

Jaron Lanier est souvent critiqué pour son analyse et son point de vue sur la situation, mais il a raison, c'est un fait.

Cette philosophie, cette façon de penser a conduit à un modèle très étroit, où très peu de personnes deviennent riches et où toutes les autres perdent, font faillite.

Avant, c'était une courbe en cloche, plus égale, plus juste, qui donnait du pouvoir aux créatifs, qui nous a apporté la musique que nous aimons, et tous les musiciens qui créent de la musique maintenant, à l'âge du numérique, dépendent de cette deuxième moitié du siècle dernier, quand la musique enregistrée a pris son essor.

« Mais attends, Alec, nous allions à cheval, puis les voitures sont arrivées et depuis tout s’est amélioré… »

Cette comparaison ne fonctionne pas. Utiliser ce genre d'arguments, c'est à ça qu'on reconnaît un escroc.

Si c’était vrai, alors le travail des plus grands compositeurs de musique de l’histoire serait celui qui est le plus partagé et les gens comprendraient mieux la musique complexe et plus rapidement.

Pourtant on observe exactement l’inverse : depuis la crise financière de 2008, l’éducation musicale a été la première à être sabordée dans la plupart des pays du monde.

La réalité, c’est que les jeunes d’aujourd’hui entendent de la musique classique uniquement dans la bande-son de Transformers, au lieu de l’apprendre et de la comprendre via Internet.

Même les artistes de variété les plus populaires ne peuvent aujourd’hui survivre qu’en signant ce qu'on peut appeler, selon moi, des contrats particulièrement compromettants. Les artistes indépendants font d’autres métiers maintenant et ne peuvent pas prendre de risques. Dans ce système, il devient de plus en plus difficile de s’exprimer.

Il est bien connu qu’à regarder les succès des charts, l’on constate que la majorité des artistes proviennent de la bourgeoisie ou de la classe moyenne aisée. Même Noel Gallagher, d’Oasis, a montré cela du doigt dans un entretien avec la BBC.

De nombreux artistes n'aiment pas le sponsoring, estimant qu'il corrompt la créativité. Ils ont raison.

Car une fois que vous acceptez ces accords, votre esprit commence à penser différemment. Pensez par exemple à une personnalité politique qui sait qu'elle est corrompue mais agit dans les médias comme si elle était « l'employée du peuple», et travaillait « pour le peuple ».

Ainsi les artistes, ou ceux qui travaillent avec des artistes, ont accès à des fonds pour la culture, des aides du gouvernement. Surtout en Europe.

Nous savons tous que, lorsque les défenseurs des libertés civiles, surtout ceux de la Silicon Valley, disent : « Nous ne payons pas les gens. Ce n'est pas notre problème, que quelqu'un d'autre que nous s'en préoccupe ». Eh bien, ces sociétés basent leur modèle économique sur le contribuable, qui répare les dégâts.

En votant à coup de Dollars, nous avons donc créé un système dans lequel nous n'encourageons plus la créativité, nous avons délégué ce pouvoir aux bureaucrates et aux entreprises.

Ces personnes n'apprécient pas de voir des idées politiques exprimées par des créatifs, car cela pourrait les mettre dans une position délicate.

Je voudrais vraiment que vous compreniez cela car honnêtement je pensais la même chose il y a de cela deux décennies, et je pense que c'était aussi le cas pour beaucoup d'entre vous : nous pensions que ce problème était déjà résolu.

Ça date peut-être un peu, mais les choses sont de nouveaux déséquilibrées. À présent, il n'est pas facile d'identifier les gardiens du temple dans ce monde plus complexe, mais ils sont bien présents et très occupés.

Lorsque j’ai commencé, je croyais fermement en ce principe :
L’art politique est corrompu lorsqu’il devient une part intégrante d’une campagne publicitaire.
Le contexte importe tellement qu’il peut détruire un artiste à jamais, parce que nous cessons d’accorder du crédit à ce qu’il dit.

L'information veut être libre. La musique est comme un langage.

Il y a tellement de niveaux d'information dans un morceau de musique, que la plupart d'entre nous ne comprenons qu'une fraction de ce qui est transmis.

Avant que la musique ne puisse être enregistrée, les compositeurs l'écrivaient pour que d'autres personnes, ailleurs, puissent la jouer. Je suis toujours ébahi de voir comme la notation musicale est éblouissante et fonctionne depuis des siècles. Quand vous regardez une partition de, disons, une symphonie de Beethoven ou de Bach, vous pouvez y déceler la beauté que certains d'entre nous voyons dans du code... C'est comme si un élément profond à l'intérieur de nous même comprenait quelque chose, avant même que nous ne soyons capable de l'expliquer à un collègue ou à un ami.

J'ai toujours été intéressé par la personnalité, le caractère du créateur qui transparaît au travers de ces œuvres. Même quand elle est anonyme, l'œuvre m'en dit tellement que je regarde ensuite le monde avec une perspective différente.

L'empathie est ici le maître mot. Pour la plupart des personnes de nos jours, utiliser Internet signifie défendre sa propre vision du monde, rester fort au beau milieu d'une tempête de merde, lire des articles ou des commentaires qui confirment votre opinion. L'empathie est une chose difficile à apprendre ou à dénicher en ce moment.

Revenons à l'information... Il est bien connu que Mozart incorporait dans ses compositions des codes secrets en rapport avec la franc-maçonnerie. Quand j'ai écrit le petit thème d'anniversaire pour la vidéo d'ouverture de l'an dernier, je savais que je devais commencer avec trois Do, et c'était la première fois que je faisais cela.
(NdT : trois Do = Trois C en notation Allemande : CCC)

Habituellement, les chansons pour enfants ou les chants de Noël commencent comme ça. C'est un tabou pour moi et donc une équation difficile à résoudre : comment débuter de cette manière et quand même le rendre "cool" ;)

Nous savons tous que quand différents musiciens jouent depuis une partition identique, on le percevra différemment. Plus l'interprète est doué, et plus sa propre personnalité va transparaître.
Il est possible d'analyser à posteriori ces différences, mais ce que nous sommes incapables de faire, c'est prédire les micro-décisions qu'un artiste va prendre quand il fait appel à sa créativité. Le nombre important de facteurs qui peut influencer le processus rend le résultat toujours différent.

Oui, vous pouvez copier quelqu'un ; ça arrive tout le temps, mais de temps en temps il y a des artistes, des personnes qui produisent quelque chose de tellement spécial qu'ils suspendent le vol du temps.

Historiquement, les groupes ont supprimé ces personnes, parce qu'ils ne rentraient pas dans le moule.

« Mais Alec, tout acte créatif n'est rien d'autre que la copie d'une copie. Les auteurs ne font qu'écrire ce que d'autres personnes disent ; les peintres ne font que peindre ce que le monde leur expose. »

Nous avons tous entendu cet argument et toutes ses variations auparavant. Tout spécialement quand les géants de la technologie veulent justifier la monétisation de ce que leurs utilisateurs ont créé ; une monétisation qui ne fait que soustraire de leurs utilisateurs sans rien donner en retour. Instagram est un bon cas d'école. Je continue d'entendre cette simplification, encore et encore, et elle est dangereuse. Pourquoi ?

Parce qu'il s'agit d'une guerre ouverte /clairement d’une attaque/ contre les droits et les libertés de l'individu. Et quand vous remettez en cause ces « nouveaux » business models, la machine des relations publiques se déclenche et une pression énorme est mise en œuvre pour faire taire les critiques.

Le combat pour la vie privée, le combat contre la surveillance et le combat pour les droits des créateurs ont beaucoup en commun ; ils sont reliés, ils sont connectés. Les autorités, privées ou politiques, qui trahissent votre vie privée sont aussi celles qui subtilisent les produits de votre intellect. C'est pourquoi le logiciel libre et les Creative Commons sont une bonne chose, car ceux qui participent à ces aventures le font avec leur consentement/* de leur plein gré*/.

Partager des MP3 crée des consommateurs passifs. Moi je dis, partagez l'ensemble de vos sessions d'enregistrement, pour que les auditeurs puissent voir comment le rythme a été conçu, quelles combinaisons de notes et de fréquences déclenchent tel ou tel sentiment... De cette manière, les personnes apprennent, comprennent, et nous pouvons aller de l'avant !

Quand j'ai fondé Atari Teenage Riot en 1992 je voulais extraire l'esprit révolutionnaire punk pour le numériser afin qu'il soit transporté dans notre époque et, j'espère, être préservé afin que les générations futures puissent le développer plus avant. Quand j'utilise le mot punk, je ne veux pas dire tel ou tel look, mode ou genre musical, je veux dire quelque chose qui peut bien sûr être trouvé dans la mode punk ou le genre musical punk, mais je veux parler de ce virus qui fait que les individus remettent en question les autorités et les systèmes de contrôle. Habituellement, les universités ne produisent pas ce genre d'esprits. Pourtant, ces esprits sont irremplaçables pour apporter les innovations et changements nécessaires.

Le monde des hackers en est plein. Et le monde musical ?

Les plateformes comme YouTube et Facebook ne les produisent pas, ils ne leur permettent pas d'aller quelque part. Les seuls artistes intéressants sont ceux qui ont su tricher avec le système, falsifier les statistiques ; ceux qui ont pensé en hackers.

Des introvertis ont créé une partie des œuvres les plus importantes de l'histoire de l'humanité.
Les introvertis n'ont pas leur place dans un système qui a pour objectif de générer le plus de clics, pour vendre de la pub.

Ce système favorise ceux qui débarquent rapidement, avec le contenu le plus bruyant et le plus conformiste possible.
Certes, nous pouvons tous nous rassoir et apprécier le spectacle quand ça deviendra encore plus absurde, mais au fond de nous-mêmes nous savons tous que c'est une vision à court terme et que cela va à l'encontre de l'éthique hacker.

Créer de l'art et de la beauté avec un ordinateur.

J'ai toujours aimé cette phrase, découverte sur le compte Twitter Anonymous il y a quelques années :

« Sur Internet, vous pouvez être qui vous voulez. Comme il est étrange que tant de personnes choisissent d'être stupides. »

Ou, dans notre contexte « Sur Internet vous pouvez consommer absolument tout ce que vous désirez. Il est bien étrange que tant de personnes choisissent de consommer quelque chose de stupide. »

Vous pouvez remplacer « consommer » par « produire » et cela aura autant de sens.

La plupart des créatifs produisent pour un public bien ciblé, un public qui est déjà défini par l'industrie du contenu. Il est compréhensible que l'on veuille minimiser tout risque a priori. Netflix a mis cela en avant quand la série « House of Cards » est devenue prisée de ses spectateurs. Les critiques disent, quant à eux, que son succès a sans doute plus à voir avec le fait que le scénario est basé sur la très bonne série originale de la BBC. Donc, pas aussi innovante que « Breaking Bad » par exemple.

J'ai remarqué un phénomène intéressant : dans les médias ou en en parlant à d'autres personnes, il y a toujours l'idée sous-jacente que les algorithmes sont désormais si intelligents et si précis que, lorsqu'ils vous disent que vous allez aimer ceci ou cela, oui, vous allez aimer.
Et beaucoup de personnes acceptent cette idée sans même la remettre en question.

Est-ce que trop de personnes redeviennent des consommateurs passifs ? Comme la génération de nos parents ? Beaucoup de notes élevées prouvent-elles que le contenu est de bonne qualité ? En toute honnêteté, nous devons admettre que la plupart des personnes émettent un jugement en regardant les statistiques et les commentaires avant même d'avoir lu l'article, regardé la vidéo, écouté le morceau...

Alors que la culture devient de plus en plus fragmentée, nous assistons à une accumulation de puissance encore plus centralisée quand il s'agit de se prononcer sur le futur d'Internet et sur la façon dont la majorité des utilisateurs moyens l'utilise ou y a accès.

Je suis tout à fait conscient qu'à cet instant précis je parle probablement aux 9 000 personnes sur la planète, qui ne sont pas tombées dans ces pièges ; vous êtes des plus conscients quant à votre usage de la technologie.

Je vous parle de ça, parce qu'en ce moment, on pourrait arguer que nous sommes tous ici en train de perdre la guerre, quand bien même de petites batailles sont gagnées ici et là, de temps en temps ; mais d'un point de vue global ?

Misère, comme ça semble sombre !! Je me souviens de l'an dernier, le 30ème anniversaire ; je n'ai pas pu y assister mais je l'ai ressenti depuis l'autre bout du monde... Les révélations Snowden ont détruit les moindres doutes sur les forces que nous combattons.

La réalité a vraiment choqué ; certains l'ont même comparé à des événements comme le 11 septembre ; il y a eu un avant et un après avoir été frappé par l'actualité. Chacun voulait célébrer les 30 ans de ce merveilleux club et là, c'est arrivé... J'admets que j'ai déprimé non stop depuis l'été 2013.

Ce qui m'a le plus déprimé n'était pas l'importance de la surveillance, mais ça a été de contempler une jeune génération, qui était tellement éprise de démocratie et des moyens de l'améliorer par le biais de la technologie ; d'assister à la destruction de l'esprit de cette génération en quelques semaines.

Le désespoir, le cynisme et la frustration se sont répandus tels un virus. Mais le pire était encore l'indifférence de la plupart des personnes, des gens dont nous avons vraiment besoin pour mobiliser les masses, qui font vraiment la différence au final. Pour continuer à faire rouler la boule de neige, la transformer en avalanche.

Je n'étais même plus sûr de vouloir continuer à faire de la musique ; notre album était terminé, nous préparions sa sortie, les vidéos, mettant tout en place. Mais l'énergie que tout le monde avait ressentie en 2010, 2011 et peut-être encore en 2012 avait disparu. Le déclin du Parti Pirate en Allemagne montrait cela aussi.

Dans les premières heures des révélations de Snowden, j’ai tweeté ça :

« Je suis surpris de voir à quel point beaucoup sont indifférents au sujet du scandale de la surveillance états-unienne. Regardez l’histoire de l’Allemagne.
J’ai parlé à des personnes ayant vécu en Allemagne nazie et Allemagne de l’est — la mise sur écoute de votre vie
par l’État est une chose, mais ce qu’elle fait à vos amis et à votre famille sur le le long terme est au-delà de ce que vous pouvez imaginer.

Vous perdez toute confiance en ceux que vous aimez, toute conversation devient une demi-vérité, ou un semi-mensonge.
La surveillance devient partie intégrante de la vie de TOUT LE MONDE. Personne n’y fait exception.
Arrêtez d’écouter de la musique, de jouer, ou tout ce que vous pouvez bien faire maintenant, et renseignez-vous sur le sujet.
Tout ce que vous avez dit dans le passé peut être utilisé contre vous dans un état policier.
Vous avez fait une mauvaise blague en « privé »? Vous êtes soumis au chantage permanent de ceux qui sont aux manettes.
L’histoire a montré que ce type de sociétés ne dure jamais, elles deviennent si corrompues par le mensonge qu’à la fin tout le monde souffre. Tout le monde perd. »

C’était durant l’été 2013.

Mes propos ont eu un écho auprès de nombreuses personnes de la communauté en ligne.

Les Verts m'ont même contacté, demandé si je me voyais travailler avec eux d'une manière ou d'une autre. J'ai répondu non... et à ce propos, laissez-moi clarifier une chose immédiatement, si vous travaillez dans la politique et que vous vous demandez pourquoi les gens ont perdu la foi en la politique et ne votent pas... Oui, nous n'avons plus confiance en vous.

Et dans ces situations, je ne peux remercier assez tous les membres du CCC pour leur travail, leur engagement, leur passion.

En tant que musicien, laissez moi dire la chose suivante, et je parle au nom de beaucoup de personnes quand je dis cela : les gens comme nous ne comprennent pas tous les aspects technique de ce travail, mais ce que fait le CCC envoie un signal fort et donne de l'espoir aux gens ! Ça, c'est très important !

En novembre dernier, Jacob Applebaum m’a envoyé une invitation à la première à Berlin du film « Citizen Four ». Qui n’a pas encore vu le film?

C’est un très bon documentaire et je pense qu’ici, tout le monde le sait, mais je voudrais montrer quelque chose d’autre aujourd’hui.
Quand je me suis assis dans ce cinéma bondé, à côté de Frank Rieger et de tous les autres gars, que la pièce était remplie de personnes que le sujet intéressait vraiment, puis quand Laura a parlé aux spectateurs, et ainsi de suite…

J’étais si heureux de ne pas avoir vu un flux en ligne d’une qualité dégueulasse, tout seul devant mon poste…

C’est pour cela que la culture est une arme aussi puissante !
Bien qu'à ce moment, l'essentiel de l'information ait été connu, ressentir cette atmosphère ensemble, avec des personnes du même bord dans ce vieux cinéma de l'ancienne Allemagne de l'est m'a revitalisé de nouveau. Ainsi, quand la situation semble sans espoir, pensez à utiliser la culture, rassembler les individus, partager l'espace et le temps tous ensemble.

Voici une photo de manifestants à Tokyo pendant les rassemblements de Fukushima en 2011.

ATR Tepco

Il y est indiqué "Anti Tepco Riot" -- si vous êtes un artiste, soyez ouvert et laissez les autres développer votre art.
C'est bien de laisser faire parfois, créez simplement quelque chose de nouveau et allez de l'avant.

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En 2014, de plus en plus d'artistes ont commencé à se dresser contre des services de streaming tels que Spotify.
La plupart du temps, c'est à propos des royalties. Je ne m'y intéresserai pas ici, il est évident pour quiconque sait faire une multiplication que ces services ne représentent pas les futurs modèles économiques, puisqu'ils ne reversent pas l'argent directement aux créateurs. Ces systèmes ne peuvent pas perdurer.

Mais je veux vous faire part de mon expérience avec Spotify.

En 1997, Atari Teenage Riot a sorti son album « Future of War » sous le label des Beastie Boys.
C'est l'album qui nous a révélés au monde. Il a eu un succès énorme, les critiques l'ont présenté comme étant la production musicale anti-fasciste la plus puissante jamais sortie en Allemagne.

Pour beaucoup, c'est encore le modèle de ce qu'on peut faire avec un ordinateur... Quand il s'agit de pousser les limites du son, de connecter des paroles politiques avec une musique très physique. Des chansons qui en sont issues sont toujours jouées lors de manifestations dans le monde. Un blog de musique influent, Stereogum, le classe au 9ème rang des albums les plus bruyants jamais créés ; pour vous aider à mettre ça en perspective : ACDC est 19ème, Aphex Twin 16ème, Motorhead 13ème.

Ce qui va peut être intéresser certains d'entre vous, c'est que nous avons imprimé la configuration de l'enregistrement dans le livret afin que davantage de cyberpunks puissent rejoindre le mouvement « Hardcore Digital ».

6 ans plus tard ! En 2003 donc, notre label a reçu un document de quarante pages de cette institution allemande appelée Bundesprüfstelle für jugendgefährdende Medien (NdT : "Observatoire National des médias pernicieux pour la jeunesse"). Cet album était mis à l'index. Et ils expliquaient pourquoi sur quarante pages.

Pour vous donner un exemple de ce qu'ils critiquaient : un rappeur d'origine africaine, Carl Crack, a chanté « J'ai peur d'une planète blanche », afin d'exprimer son expérience de la montée du racisme en Allemagne, quand il était souvent le seul enfant noir, ayant du mal à s'intégrer.
Une des raisons invoquées par la Bundesprüfstelle pour le faire taire : les gens « de type caucasien » sont discriminés par ses propos.

Wow ! Vous lisez ça, ça vous fait rire, puis, vers la page 18, vous hallucinez tellement que vous avez envie de brûler cette chose. Les gens qui travaillent dans les jeux vidéo savent de quoi je parle ! Voilà ce que dit le catalogue : « Il vous est interdit de vendre votre musique, ou de la jouer en public ». C'est une forme de censure. C'est ce qui est arrivé quand un enseignant de Bavière a trouvé un de ses étudiants en possession de ce CD et l'a signalé. Le scénario classique où une personne extérieure combat quelque chose qu'elle ne comprend pas, faute d'être allé au fond des choses.

Pourtant, il aurait été facile de nous contacter, voire de nous faire venir dans la classe pour éclaircir la situation. Mais non.

Ok, voir comment l’Allemagne traite l'art anti-fasciste est une chose, mais la situation s'améliore. Les années passant, grâce à The Pirate Bay et à nos fans, les gens peuvent écouter notre musique !

J'ai fait la paix avec tout ceci et suis allé de l'avant. Dix ans ont passé... lorsque nous avons soudainement reçu une notification de Spotify comme quoi nous avions été signalés. Ils ont été notifiés par la Bundesprüfstelle. Ils nous ont donné un ultimatum : soit nous retirons l'album de Spotify, soit tout le catalogue de tout le label serait retiré.

Nous ne parlons plus de l'Allemagne, nous parlons du monde entier et de tous les artistes du label !

Donc, les gens du label les ont appelés, espérant pouvoir éclaircir la situation avec un responsable. La femme au bout du fil regarde son écran et explique que « ça arrive avec les groupes qui utilisent des références au Nazisme dans leurs chansons ». Le manager du label explique que le groupe « Atari Teenage Riot » n'a pas fait une seule chanson anti-nazie, mais que toute sa musique des deux décennies passées avait été écrite pour combattre l'idéologie néo-nazie, et il a proposé d'envoyer une preuve du contenu des paroles, via des articles de presse.
Alors, la femme de Spotify lui a répondu : « Nazi ou anti-nazi, ça ne change rien au fait que vous avez été signalé. Nous ne changerons rien. »
Nous avons décidé de retirer la chanson parce que nous ne voulions pas que les autres artistes du label soient touchés. Nous sommes toujours en train d'envisager une action en justice.

Donc, à chaque fois que les gens du marketing essaient de vous convaincre que vous devriez regrouper votre contenu sur un seul hébergeur, dans le cloud, gardez cette histoire en tête. Loin des yeux, loin du cœur.

Méfiez-vous de l'autorité, promouvez la décentralisation.

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Je pense à nos discussions à propos des services en ligne, à quel point ils craignent ; espérons que dans quelques années, s'ils n'évoluent pas ils seront vus tels qu'ils sont : une force destructive qui n'aide pas les créatifs, mais les exploite seulement pour faire des profits à court terme.
Nous devons noter que les gars de BitTorrent font le bon choix.

Je pense vraiment que BitTorrent va dans une direction qui donne le contrôle aux créatifs, laissons-les décider par eux-mêmes.

En plus de cela, ce sont de très bons gars. Si vous aimez la musique et tout ce qui va avec ; les vidéos, les paroles, photos, soutenez ce service, utilisez-le, aidez à en faire un meilleur système.
On a commencé à y publier quelques trucs, c'est de nouveau rigolo, ça me donne envie de faire de la musique !
C'est la bonne manière de penser.

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En 1999, l'Action Anti-Fasciste (AFA) et d'autres groupes politiques nous ont demandé de jouer lors d'un rassemblement du 1er mai à Berlin. C'était au moment où l'OTAN bombardait le Kosovo. A cette époque, les sociaux-démocrates, au sein d'une coalition avec les Verts, voulaient que l'Allemagne joue globalement un "rôle plus actif" dans les guerres, envoie des troupes combattre, pas défendre. C'était important pour tout le monde et il y avait des débats passionnés. Beaucoup d'émotions. Rappelez-vous que c'était la première fois, après la seconde guerre mondiale qu'on a vu comment de nouvelles technologies pouvaient être développées et utilisées dans le but d'assassiner des millions de gens.

Je me rappelle quand j'ai rencontré Jacob Applebaum pour la 1e fois, il m'a recommandé la lecture d' « IBM et l'holocauste » — Je vous recommande de le lire si ce n'est déjà fait.

On a installé un camion — un avantage énorme quand on peut utiliser très peu d'équipements pour jouer à des événements comme celui-là. Au début, c'était un spectacle correct, des fans nous criaient : « où est la fosse ?! C'est comme faire du jogging au ralenti ! » Mais ensuite la police a décidé de briser la manifestation, regardez ce qui s'est passé.

1st of May 1999 PAL-HD 720p from The Hellish Vortex on Vimeo.

Des sons d'émeutes produisent des émeutes (Riot sounds produce riots) - jouez cette musique lors d'une manifestation et la police viendra, vous verrez.
Il est important de dire que cette vidéo a été diffusée le jour suivant sur certaines chaînes de télé. L'équivalent allemand de MTV Viva en a montré des extraits dans son programme « d'infos », des captures d'écran ont été imprimées avec le récit de ce qui s'était passé dans la presse musicale internationale.
Mais cette vidéo a aussi été utilisée au tribunal comme preuve de la manière dont la police a démarré les violences. Je me rappelle qu'à un moment il y avait des gaz lacrymogènes partout et qu'on n'arrivait plus à parler. Le camion s'est ensuite arrêté et on s'est demandé : « pourquoi est-ce qu'on ne bouge plus? » On a regardé… le conducteur s'était échappé, avait pris les clés avec lui.

On ne voit pas cette partie sur la vidéo parce que le gars qui filmait, le vidéaste Philipp Virus, a arrêté de filmer un moment parce que la police voulait confisquer sa caméra et ses cassettes. Dans le chaos que c'était, il leur a dit : « non, tout va bien, je travaille pour ARD » qui était une chaîne de télévision importante, l'équivalent en Allemagne de la BBC. La police a fait un signe de tête et l'a laissé travailler. C'était un moment du type Star Wars : « ce ne sont pas les droïdes que vous recherchez ».

C'est une de nos vidéos qui a été la plus vue sur YouTube pendant des années, elle a été uploadée par un fan russe. Il y a quelques mois elle a disparu de YouTube. Aucun complot, j'espère, j'imagine... Je ne sais pas... C'est bizarre comme timing. On l'a à nouveau uploadée avec notre propre compte.

L'histoire de l'interdiction de l'application iPhone en 2011...

En 2011, on trouvait vraiment « cool » qu'un groupe ait une application pour IPhone.
On était en train de sortir notre nouvel album « Is this Hyperreal? » sur le label américain de Steve Aoki, Dim Mak. Les critiques en parlaient comme d'un « album protestataire à l'ère de Google ».

On y parlait de Wikileaks, Anonymous, le militantisme des hackers, et même du trafic d'humains. Ça me motivait vraiment mais chaque fois que je parlais aux gens de l'industrie de la musique, j'entendais : « Hey, Alec ! Tu sais ce qui serait vraiment sympa ? Que vous ayez une application iPhone ». « Alec ! Pink vient de sortir cette super appli pour iPhone, c'est vraiment génial ». J'avais même pas d'iPod, j'ai jamais aimé le son qui sort de ces machins. Mais on en est arrivé à « Vraiment !? Vous voulez une application iPhone, d'accord, je vais appeler mes potes ».

Quelques semaines plus tard, la première semaine de mai, est sortie dans la presse l'histoire du conflit entre le groupe allemand Atari Teenage Riot avec Apple autour de leur application iPhone qui diffusaient des sons de manifestations. Beaucoup de sites en ont parlé, même la presse écrite.

Mais laissez-moi lire ce que [Pitchfork](voir http://pitchfork.com/news/38719-atari-teenage-riot-beef-with-apple-over-riot-inducing-iphone-app/), un blog de musique influent, [a écrit à ce sujet](voir http://pitchfork.com/news/38719-atari-teenage-riot-beef-with-apple-over-riot-inducing-iphone-app/) :

« *Récemment, le groupe reformé d'électro-punk Atari Teenage Riot a encore suscité une controverse. L'application iPhone d'ATR a été retardée sur l'iTunes Store allemand à cause d'un conflit sur son contenu. L'application gratuite est faite pour présenter tous les albums, chansons, vidéos d'ATR, ainsi que les photos, les news, les actualités, etc. Mais elle inclut également quelque chose appelé « Riotsounds Produce Riots », un lecteur audio qui présente les sons utilisés par ATR lors de la manifestation « May Day protest » en 1999, où les membres du groupe ont été arrêtés. Ces sons comportaient de « très lourdes basses, des sons bruyants qui déclenchent hystérie et panique chez le public *».

Ainsi, votre iPhone peut gêner beaucoup de gens, s'il est branché à de gros haut-parleurs (ce qu'encourage ATR, via des articles de presse).

Mais Apple a suspendu la publication de l'application, le temps qu'ils analysent la légalité de sortir une application générant tous ces bruits. Le groupe a espéré que l'application sortirait à temps pour les manifestations du premier mai, mais ce ne fut pas le cas.

En réponse à ses requêtes sur la situation de l'application, la tête pensante d'ATR, Alec Empire, écrit : « L'application iPhone d'ATR va sortir dans la quinzaine. Le lecteur Riotsounds pourrait être ajouté ultérieurement via une mise à jour. C'est une faille légale. Nous ignorons encore quelles en seront les conséquences. Mais l'application gratuite qui inclut toutes les chansons et les vidéos d'ATR avec un tas d'extras sera tout de même incroyable, même si le lecteur Riotsounds n'est pas intégré à cette version. ATR prévoit des mises à jour régulières pour l'application, comportant des pistes bonus, des chansons inédites, des bêtisiers, et plus encore ».

Méfiez-vous de l'autorité, promouvez la décentralisation.

ATR appli iphone

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Cela m'amène à quelque chose de très important :

la violence contre l'activisme non-violent.

Depuis le début, nous avons déclaré que nous utilisons la culture et la musique pour amener le changement.
Ce sont des moyens non-violents. Cependant, nous aimons la musique au rythme violent. Cela peut parfois porter à confusion pour les non-initiés.

Utilisez la technologie et la culture à des fins d'activisme non-violent. La musique peut toucher les gens au niveau émotionnel, vous devez donc être prudent et constamment étudier votre public. Incitez les gens à prendre part à des actions violentes est chose facile, surtout lorsque vous êtes déjà remonté contre une bavure policière ou quelque chose de similaire. Faire en sorte que les gens réfléchissent est plus ambitieux et difficile à réaliser, mais vous agirez de manière juste.

J'ai rencontré des activistes politiques géniaux qui avaient été inspirés par notre musique. Dans diverses situations, et partout dans le monde.

Notre style ne peut pas parler à tout le monde, je pense qu’il ne devrait pas. C'est pour cela que nous avons besoin que plus de musiciens nous rejoignent et enrichissent le débat. Sans artiste, une part importante de la population restera hors d'atteinte.

Hackerspaces, trouvez des musiciens, faites équipe avec eux sérieusement et commencez à faire quelque chose. Ne commettez pas l'erreur de croire que vous devez aimer tous les morceaux de musique qu'ils vont créer. Cela n'arrivera pas. Parlez au travers de leur musique à un public que vous avez du mal à atteindre.

Collapse Of History 31c3 Edit-HD 720p from The Hellish Vortex on Vimeo.

Cruauté algorithmique

Il y a quelque chose d'autre que j'aimerais souligner. Je constate toujours que nombreux sont ceux qui ne sont pas conscients de cette réalité.

L'industrie musicale vit dans la peur constante qu'une nouvelle technologie apparaisse soudain et la fasse disparaître. Les gens dans l'industrie musicale me rappellent la génération de mes parents, qui vivaient à Berlin ouest entourés par le Mur de Berlin, se demandant tous les matins si les Russes allaient envoyer une bombe atomique sur eux. Personne ne veut l'admettre, parce que c'est du loisir, donc c'est tout à propos de faire du spectacle. Cela signifie que personne ne prend de risques. Les gens réagissent aux statistiques, ils prennent des décisions commerciales basées sur ces statistiques, ils oublient le fait que ces statistiques, et je parle de YouTube, Facebook et Twitter surtout, peut-être aussi Soundcloud, ces statistiques sont profondément faussées et corrompues.

Et elles empêchent les gens, en particulier les jeunes gens, de se forger leur propre opinion, leurs propres goûts musicaux ; leurs propres opinions politiques. Si nous, en tant que fans de musique, nous mettons en ligne la musique de jeunes artistes ou d'artistes moins connus contre leur volonté, nous faussons les statistiques. Ces statistiques qui décident les producteurs à programmer un groupe ou un DJ, ces statistiques qui décident les équipes qui mettent les playlists en ligne pour la radio à inclure ou non quelque chose d'innovant.

Il est temps de casser un mythe ici :

vous l'avez déjà entendu un million de fois : quand des gens entendent une chanson qu'ils aiment, ils vont voir le groupe en concert et achètent un t-shirt. Je sais que ça sonne bien, mais ça ne fonctionne tout simplement pas comme ça. Si l'industrie ne voit pas ce qui se passe, ça n'évolue pas dans cette direction. En conséquence, on ressasse de vieilles formules.

Vous ne me croyez pas ? Regardez l'industrie du film. C'est la même chose qui se produit. Les films à budget moyen n'obtiennent pas de financements, et quand ils sont réalisés, ils n'arrivent pas à être distribués. Pourquoi est-ce que c'est un problème ? C'est un problème parce qu'on a besoin de diversité, et que des voix différentes soient entendues, ce dont nous n'avons pas besoin, c'est une poignée de films de super héros qui marchent bien et des milliers de films DIY pourris que personne ne veut voir.

C'est vrai aussi pour la musique. Et les journalistes vous le diront aussi pour la presse. Journalisme d'investigation ? Il y a moins d'argent pour en faire maintenant. C'est parce que l'architecture est mauvaise. Je crois que nous, qui favorisons le contenu gratuit depuis plus de dix ans maintenant, devons admettre que ce système de faire de l'argent avec la pub, en essayant de générer une grande quantité de clics, pourrait nous mener au désastre. Quand un journaliste me demande dans un entretien où je veux faire connaître à la scène musicale le sujet de la surveillance en ligne, si je peux dire quelque chose sur Miley Cyrus pour que plus de gens trouvent l'article via Google, c'est qu'il y a vraiment quelque chose qui cloche là-dedans !

C'est ma génération et celle qui m'a précédée qui ont créé tout ça. Et, avec un peu de chance, ce sera la prochaine, oui c'est vous, qui nous sortirez de tout ça. Mais vous devez commencer par une analyse critique !

Avant cet événement, j'ai rencontré Erdgeist, un type super, vraiment ! J'aimerais qu'il y ait plus de gens comme lui dans l'industrie musicale. Ok, peut-être que j'ai déjà rencontré ceux qui sont une exception à la norme, mais vous voyez ce que je veux dire. Nous avons parlé de l'ancienne génération de hackers, qui prêtait bien plus attention à la philosophie, l'histoire, et comment ils étaient impliqués dans des idées radicales, souvent utopiques. Ils passaient plus de temps à penser et moins à cliquer !

Vous savez, cela correspond exactement à mon expérience dans la scène musicale globale.

Une bonne part des grandes choses que nous avons aujourd'hui ont commencé ici, au Chaos Computer Club, ou du moins sont-elles venues d'ici avant de se voir « démocratisées ». Mais nous devons tous rester ouverts, et souples. Cet été, YouTube a forcé tous les label indépendants, et tous les artistes indépendants à accepter les termes des licences de leur prochain service de streaming musical. Signez ici ou on vous vire de YouTube.

Viré de Youtube ??? Alors que quand vous êtes un artiste indépendant vous devez embaucher des équipes pour faire retirer les vidéos qui ont été mises en ligne sans votre permission.

En 25 ans de carrière dans l'industrie musicale, je ne suis jamais tombé sur ce genre de comportement. Toute une génération de musiciens, et auteurs afro-américaine s'est battue pour ses droits dans les années 60 et 70. Il est bien triste de voir des entreprises virtuelles écraser ces droits sous couvert de libertés sur Internet.

Le monde semble séparé en deux camps : ceux qui voient les créatifs comme les esclaves du public, s'exploitent 24 heures sur 24... Et les autres qui voient les créatifs comme les maîtres de leur public, comme si ce dernier était une armée d'esclaves destinés à payer et à payer encore...

Si vous-même ne voyez pas les choses de cette manière, allez lire les commentaires sous les clips musicaux sur YouTube. Et d'un seul coup, tout ça fait sens. D'ailleurs ce phénomène est partie intégrante de notre culture, nous l'avons héritée de la guerre froide, lors du conflit capitalisme/socialisme, Ouest contre Est.

D'autres cultures, en Afrique, par exemple, n'ont jamais regardé la musique sous cet angle.
Je pense qu'il est temps de s'intéresser à ces cultures, de s'inspirer d'elles, afin de pouvoir avancer et créer quelque chose de mieux, et enfin laisser ces vieux conflits derrière nous ! Nous sommes tous nés au milieu de tout ça, mais ensemble nous pouvons trouver un moyen d'en sortir.

Nous devons le faire.

La façon dont les médias ont rapporté la dernière attaque de « Sony par la Corée Du Nord » en est le meilleur exemple. Posez la question autour de vous dans quelque mois — que retiendront les gens de cette histoire ? La plupart répéteront probablement les gros titres, écrits pour générer le plus de clics, le plus rapidement possible.

Je m'en inquiète beaucoup parce que c'est là que sont les vraies victimes de ce phénomène aujourd'hui. Aaron Swartz en est une, les gens de The Pirate Bay aussi, mais aussi des milliers de gosses qui doivent se taper des jobs minables pendant leurs vacances d'été pour payer l'amende dont ils ont écopé pour avoir téléchargé une chanson du Top 40... Mais les victimes ce sont aussi les musiciens, les réalisateurs indépendants, les photographes, les auteurs, les designers, les développeurs de jeux indépendants, et plein d'autres encore.

Ce ne sont ni des brutes ni des gens ultra-cupides, ce sont les esprits dont nous avons besoin aujourd'hui !

Les idées simplistes et les dommages qu'elles causent.

Pendant des décennies, nous avons cru que la musique et les arts étaient traités dans l'hémisphère droit du cerveau humain, alors que le langage et les mathématiques étaient traités dans l'hémisphère gauche.

Nous avons progressé depuis !
La musique est « distribuée » à l'intérieur du cerveau !
J'ai toujours été frappé de constater que même les gens très intelligents qui sont « baignés » de musique tous les jours et l'absorbent admettent ne rien en connaitre. Pour eux, le processus créatif est quelque chose de si irrationnel et bizarre qu'il ne peuvent y réagir qu'au niveau émotionnel.

Je crois que lorsque même les professeurs les plus conservaveurs de notre système éducatif, auront compris que les mathématiques et la musique sont intimement liées, alors nous comprendrons que nous devons travailler ensemble. Les conflits autour du copyright et des droits d'auteur prendront fin.

La raison pour laquelle nous n'avons pas réussi à rassembler autour de nous la majorité des artistes professionnels est liée à tout les sujets que j'ai évoqués ici.
Hackers et Artistes doivent s'unir plus étroitement, et entamer un travail plus approfondi encore !

Alec Empire - keynote d'ouverture du 31c
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